Le jeune Dekula, à 16 ans

Dekula ou le Roi de la guitare congolaise en Scandinavie (2:2)

L’homme est sa musique

Le jour convenu, je me présentai chez Alain qui habite dans la banlieue Ouest de Stockolm. Tandis que sa femme s’affairait dans la cuisine, je me mis à l’oeuvre. Auparavant nous étions tombés d’accord pour bannir toute forme de protocole entre nous :

– Alain, merci d’abord de me donner un peu de ton temps, et pour commencer dis-moi, tu as une ribambelle de noms, Alain Vumbi Dekula Kahanga, Sultan de Qaboos, Babylone, lequel de ces noms préfères-tu ?
– Dekula, c’est bon pour moi ! Mais mon véritable nom de famille est Alain Vumbi Kahanga.

– Nous y reviendrons, est-il possible de me parler d’abord de l’homme que tu es ?
– Ce n’est pas facile, car l’homme ne se distingue pas de la musique en ce qui me concerne. Et après un petit rire « Non, soyons sérieux mais c’est quand même vrai, en fait ! Voilà, je suis né en 1962 à Lemera, Uvira, dans la Province du Sud-Kivu. J’avoue que les études ne m’intéressaient pas tellement et malgré les colères majuscules de mon père qui ne voulait absolument pas entendre parler d’une carrière musicale pour son fils, j’ai compris très tôt que ma vie serait consacrée à la musique

– Personne dans ton entourage ne t’a soutenu ?
– Là, je vais t’étonner, c’est ma grand-mère paternelle, c’est-à-dire la propre mère de mon père, celui-là même qui s’opposait à mon souhait. Je suis éternellement reconnaissant envers cette grand-mère qui aimait chanter et danser.

– Y’a-t-il quelque chose, une chanson que tu as entendue par exemple qui aurait en quelque sorte provoqué le déclic et t’aurait ouvert les yeux sur ta vocation future?
La réponse de Dekula fuse :
– Dr Nico !

-Qui et comment as-tu appris à jouer de la guitare ?
Dekula me regarde un long moment, secoue la tête et puis :
– En fait personne ne m’a appris à jouer de la guitare, puisque je n’en avais pas, je n’avais pas les moyens d’en acheter et l’on devine que ce n’est pas mon père qui m’en aurait offert une…Je me suis improvisé luthier, j’ai commencé par ramasser un jerrican, ces petits bidons, vous savez, faits pour transporter de l’essence, si communs dans les campagnes, en y pratiquant un trou au beau milieu, j’avais ainsi ma caisse de résonance. Un morceau de bois raboté qu’un charpentier m’avait gracieusement donné tenait lieu de manche. Des fils de nylon usés, abandonnés par des pêcheurs me servaient de cordes…Ce n’était pas facile…apposer des frettes sur le manche par exemple est tout un art, un exercice délicat… mais avec l’énergie du désespoir, avec le temps, cinq ou six mois d’essais infructueux, je suis parvenu finalement à fabriquer un instrument bâtard qui ressemblait à une guitare à ceci près que la mienne, cette première guitare, ne possédait que 3 cordes….

– Et alors, Monsieur l’Autodidacte ?
– Et alors pour ne pas exaspérer mon père, j’allais dans une clairière aux abords de la brousse à une centaine de mètres de notre maison et là comme un forcené, pendant des heures, j’essayais de reproduire de mémoire les sons de la guitare que j’avais entendus à la radio ou dans les alentours des bars où je rôdais, trop jeune pour y rentrer.

– Quand as-tu donné ton premier concert, je veux dire, parle-nous de tes premiers pas comme musicien professionnel ?
– Je devais avoir 12 ans quand un jour, un ami de mon père qui possédait une guitare acoustique me l’a prêtée…J’ai imité le solo de…bien sûr, Dr Nico dans un morceau où il est question de danser le Kiri-kiri. Le propriétaire de la guitare, étonné, a discrètement fait appeler mon père… A partir de ce moment, sans me donner pour autant sa bénédiction, mon père m’a laissé faire et grâce à la guitare que son ami me prêtait maintenant volontiers j’ai pu fait des progrès rapides. Les gens parlent et d’une bouche à l’autre, mon nom est tombé dans l’oreille d’un missionnaire, or celui-ci projetait de fonder un orchestre pour mieux attirer des fidèles par la musique, il m’a fait appeler, m’a écouté gratter la guitare acoustique… Il a acquiescé de la tête et pendant trois mois, il m’a inculqué les rudiments du solfège tout en m’initiant à la guitare électrique !

– Ah, il est bien loin le temps de la guitare jerrican à 3 fils de nylon ?
– Je ne te le fais pas dire ! Sous la houlette de ce prêtre mélomane, nous avons formé un petit orchestre, Kyalalo Kyetu qui signifie « La Source » en kivira. Dans l’orchestre, les « vieux », je n’avais pas encore 14 ans, appréciaient mon style et m’encourageaient à continuer. Il faut préciser que l’homme de Dieu nous interdisait de jouer dans les bars alors que notre répertoire était tout ce qu’il y a de plus profane.
Mais apparemment, je ne veux pas me vanter, la radio trottoir fonctionnait… c’est ainsi qu’un jour le chef d’un orchestre appelé, Bavy National, est venu me trouver et m’a offert d’accompagner son soliste. J’ai bien sûr accepté. Un an plus tard, Rachid King (1) en personne, déjà une célébrité à l’époque, me demande de me joindre à lui, avec son orchestre Grand Mike Jazz. Une offre que bien sûr je ne pouvais refuser. J’avais 16 ans

– C’est en Tanzanie que j’ai pour la première fois entendu parler de toi, pourquoi la Tanzanie ?
– La musique congolaise est très appréciée partout en Afrique et tout particulièrement dans les pays frontaliers du nôtre comme la Tanzanie. De nombreux commerçants tanzaniens en voyage d’affaires chez nous invitaient les orchestres congolais à aller se produire chez eux…c’est par ce biais que je me suis retrouvé un beau jour à Dar es Salaam.

– Comment as-tu vécu tes premiers contacts avec le public tanzanien ?
– Ce qui m’a d’abord frappé, c’est le caractère réfléchi des Tanzaniens et je dirais une certaine humilité dans le comportement. Chez nous, c’est tout de suite « Moi, je suis cela, je suis ceci…moi je m’habille Versace, Boss etc… ». Rien de tout cela en Tanzanie. Quant à la musique, sans m’en rendre compte, j’étais devenu une « vedette », car les propriétaires des bars harcelaient mon agent pour que j’aille jouer chez l’un ou chez l’autre, et pour cause…, à chacun de nos concerts, le bar, toujours plein à craquer, devait refuser du monde.

Dekula_16ans

 

 

 

 

 

« Dekula à 16 ans, soliste dans l’orchestre de Rachid King à Dar es Salaam »

 

– Comment s’appelait ton orchestre ?
– Je suis Congolais n’est-ce-pas, mais ayant grandi sous le régime de Mobutu…et donc mon orchestre s’appelait Maquis du Zaïre

– J’ai entendu dire que tu t’es produit même à Muscat, la capitale du sultanat d’Oman ?
– Dekula sourit et me dit : « Te voilà bien renseigné ! Oui effectivement, c’est à l’occasion de l’ouverture d’un grand hôtel à Muscat. Nous avons donné 2 concerts…et c’est là qu’on m’a baptisé « Sultan Qaboos »

-Nous y sommes maintenant ! Et d’où vient le surnom de Babylone que tu évoques d’ailleurs dans une de tes compositions ?
– Alain marque une légère hésitation, balance la tête de gauche à droite, et finit par dire : « C’est un peu délicat, c’est que chaque fois que je jouais dans un nouvel orchestre, le soliste était remercié et on me proposait de prendre sa place…c’est flatteur peut-être, mais en même temps, je semais un peu la zizanie et apparemment une personne qui lisait beaucoup la Bible et connaissait le sort de la ville de Babylone m’a affublé de ce nom…

– Te voilà maintenant en Suède, comment as-tu vécu le double dépaysement de la Tanzanie en Suède et du statut de vedette là-bas à celui d’un parfait quidam ici ?
– Oui, c’était un choc après mes 8 ans de vie en Tanzanie où je n’avais qu’à lever le petit doigt pour que satisfaction me soit donnée… J’étais venu en Suède pour donner une série des concerts, après le deuxième je crois, un monsieur du nom d’Amadou Jarr (2) vient me contacter. Il me parle de son orchestre, High Life Orchestra, d’énormes opportunités qui s’offriraient à moi si j’acceptais de me joindre à lui, et surtout qu’il prenait sur lui toute la lourde et fastidieuse tâche et autres longues démarches administratives pour que j’obtienne un visa de séjour en Suède. J’y vis depuis 1993

 

Le musicien, les concerts, les tournées

– Comment se passent tes journées ?
– Il y a d’abord la guitare, toujours et encore la guitare que je joue de 3 à 4 heures par jour…en principe. Je veux, je voudrais pouvoir jouer autant du « congolais », que du jazz, du blues, du reggae, de la salsa….Ensuite, je voyage beaucoup, je donne de nombreux concerts en Suède, en Scandinavie et je suis souvent invité à me produire à l’étranger ou à participer des festivals..

– Par exemple?
– Tampere (Finlande), Oslo (Norvège),Copenhague (Danemark). En Afrique, Dar-es-Salaam, hé oui j’y retourne souvent, Lagos, Kampala, Nairobi. En fait, à part l’Asie ou l’Australie, et là encore… je me suis produit aux États-Unis, en Europe …

– Et là encore… ?
– Oui, Dekula rit doucement, « C’est un peu par procuration, car en Thaïlande par exemple, il y a un orchestre des Tanzaniens dont les membres sont ou des anciens collègues et ou des musiciens que j’ai en quelque sorte formés…l’un de ces derniers a posé ses valises en Australie et y joue de la musique congolaise !

– De la musique congolaise en Australie ?
– Oui, même au Japon, mais là je n’y suis pour rien ! Voyez-vous notre musique ne laisse personne indifférent, elle a le don de faire vibrer la fibre dansante qui se trouve dans chaque être humain…c’est un trésor unique que nous possédons là. Il est vraiment dommage – je ne veux pas critiquer- que certains musiciens congolais ne le comprennent pas et négligent de soigner leur image. Je me souviens d’un concert à Kampala…le regretté Lucky Dube (3) avec d’autres orchestres étaient au programme et comme les concerts allaient avoir lieu dans une même salle, il était impérieux que chaque orchestre respecte l’heure attribuée pour faire le sound check. Quand Lucky Dube se présente, on lui apprend que son bassiste faisait encore la grasse matinée à l’hôtel…eh bien Lucky Dube l’a renvoyé sur-le-champ et le bassiste a dû reprendre le prochain avion de retour en Afrique du Sud tandis que le roi du reggae africain en faisait venir un autre. Avec les musiciens congolais, j’ai assisté à des scènes surréalistes, des concerts qui commencent deux, voire trois heures après l’horaire annoncé, le sound check qui se fait devant le public, des musiciens qui ne se défilent d’un concert, des rendez-vous rarement respectés, bref un « je m’en foutisme » interpellant

– Possèdes-tu ton propre orchestre ?
– Bien sûr, Dekula&son Ensemble

– De ta vie en Tanzanie, tu m’as parlé de la musique mais aussi du climat social et politique de ce pays, peux-tu comparer les deux pays, le Congo par rapport à la Tanzanie? Peux-tu me confier quelques unes de tes pensées sur la situation au Congo ?
– Comme je l’ai dit plus haut, le peuple tanzanien m’a impressionné et j’ai appris à son contact que la paix vaut mieux que la guerre, que le dialogue est à préférer à la violence, que le respect de la démocratie est la clé de la prospérité. Au risque de me faire lyncher, je ne peux pas être d’accord avec ces fameux auto-proclamés « Combattants » qui menacent et s’en prennent physiquement aux musiciens, à toute personne en fait, qui ne condamnent pas le régime en place au Congo! D’abord, en qui me concerne, les combats se déroulent au Kivu, c’est là que nos femmes et filles sont violées sauvagement, nos richesses spoliées, n’est-ce pas là-bas qu’un vrai combattant devrait prendre les armes et aller défendre notre pays contre les envahisseurs ? Si effectivement il a été prouvé que les dernières élections se sont déroulées sur fond des fraudes massives, il est aussi vrai, néanmoins, que la communauté internationale les (élections) a validées. Alors allons de l’avant, faisons de l’opposition démocratique, abandonnons ces tics mobutistes où seule la violence prévaut ! Non, je ne comprends pas le comportement de ces combattants de pacotille !

– C’est une position courageuse !
– Ce n’est pas ainsi que je l’entends, je le redis, c’est ce que j’ai compris en Tanzanie et même ici dans mon pays d’accueil, sans démocratie, c.a.d, si on ne respecte pas les règles de la démocratie dont le dialogue, on se tourne vers la violence or c’est la paix qui favorise le développement non la violence et les guerres.

Je laissai passer un moment de silence comme pour mieux méditer ces paroles sortant de la bouche d’un musicien congolais.

– Je vois un nombre impressionnant de cd chez toi, tu les as tous écoutés ? Et quel est l’artiste que tu admires le plus ? Ta musique favorite ?
– Oui, cela ne semble pas croyable, mais je les ai écoutés, tous, et plutôt plusieurs fois qu’une! Mon artiste préféré, à part feu Dr Nico, c’est Jean Bosco Mwenda, lui aussi disparu. Jean Bosco, originaire du Katanga n’avait pas besoin « d’accompagnateur », un peu comme les guitaristes classiques, il jouait la mélodie et l’accompagnement simultanément.
A l’évidence, la musique congolaise est ma favorite.

– Dekula, aucun guitariste favori parmi les vivants ?
– Papa Noël, par exemple

– Alain, dis-moi quels sont tes projets présents et futurs?
– Évidemment vivre de ma musique, plusieurs de mes chansons sont sur Youtube…dans le monde d’aujourd’hui, pour se faire connaître comme musiciens, nous ne sommes plus obligés de chanter notre propre nom comme le faisaient nos aînés, Paul Kamba, Antoine Mundanda pour ne pas citer un certain Wendo ! Oui vivre de ma musique, à côté des concerts, un producteur des films hollandais a utilisé une de mes compositions comme musique de fond dans l’une de ses œuvres.

Et pour le moment, pendant 4 mois, sur invitation du directeur d’un de plus grands théâtres suédois « Stockholms Stads Teater », j’accompagne « live » la représentation d’une pièce dans une grande salle de théâtre à Stockholm.
Un projet qui reste éternel, c’est d’améliorer mon jeu, le développer, la guitare n’a que six cordes, mais ses six cordes renferment des millions de secrets que personne ne parviendra jamais à tout connaître…et c’est pour cela et même si le rapport se semble pas évident, que j’éprouve une certaine frustration quand je joue en Europe, c’est que le plus souvent je dois me contenter d’un bassiste et d’un accompagnateur muzungu ou dans tous les cas de quelqu’un ne maîtrisant pas entièrement la rythmique de notre musique, ce qui inhibe quelque peu le désir que tout instrumentiste ressent de se lâcher.

En réalité, un vrai musicien ne peut se concentrer sur un seul style, ainsi si je donne un concert- ce qui m’arrive souvent dans une ambassade africaine en Scandinavie, il faut que je sois capable de jouer une musique nigériane à l’ambassade nigériane à l’inverse une aux sonorités m’balack dans une fête sénégalaise.
Ah, je souhaite me produire un jour en France devant un public congolais, je l’ai fait une fois à Londres, mais mieux encore, le faire chez les « Banokos na Biso » en Belgique, voilà qui m’enchanterait !

– Le mot de la fin, Alain !
– Que le Congo connaisse la paix et que nous puissions un jour rentrer y vivre.
– Merci !

Stockholm, le 28 Septembre 2013
Propos recueillis par : bap guywamb

pour Universrumbacongolaise

(1) Rachid King était à l’époque le plus grand nom de la musique congolaise dans toute la province du Kivu. Avec son orchestre Grand Mike Jazz, il attirait des foules immenses à chacun de ses concerts. Établi aux États-Unis depuis 1976, il vient malheureusement de nous quitter (+ Janvier 2013).
(2) Amadou Jarr, originaire de la Sierra Leone est le pionnier de la musique africaine en Europe du Nord depuis 1964. Avec son orchestre High Life Ochestra il a sillonné toute la Scandinavie. L’une de ses filles, Neneh Cherry, a chanté avec Youssou N’dour, le tube « 7 seconds »
(3) Lucky Dube, sud-africain, l’un des plus grands chanteurs, sinon le plus grand chanteur africain du reggae, mort assassiné en 2007. Il s’est produit avec des sommités musicales comme Michael Jackson, Ziggy Marley, Céline Dion etc..

 

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

© Univers Rumba Congolaise 2012-2018
Site web créé par WIT Créations