LUAMBO MAKIADI alias FRANCO

LUAMBO MAKIADI : Tableau d’une scène de rivalité

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La rivalité et les scènes de jalousie entre femmes sont des thèmes très récurrents dans la musique congolaise moderne. La raison en est bien simple : la polygamie, bien que proscrite par la législation, est toujours présente dans la société congolaise, et le dérèglement sexuel des hommes s’y porte à merveille. Ces thèmes sont souvent traités de plusieurs manières. Mais Franco avait une façon bien propre à lui de les aborder. Tout pour lui dépendait du tableau qu’il voulait peindre selon l’orientation qu’il donnait à son inspiration. Il ne se donnait pas toujours la peine de jouer forcément le rôle de moralisateur et laissait, souvent, à chacun le loisir de tirer la leçon qui s’imposait devant la situation qu’il présentait.

La chanson sous analyse s’intitule Bomba, bomba mabe. Ceci se traduirait par « plus la peine de cacher. » C’est une chanson qui peint les relations tumultueuses entre deux femmes qui ne se supportent pas mutuellement autour d’un même homme. La concubine prend le courage d’adresser à la femme légitime une riposte incendiaire.

Environnement autour de cette chanson


La chanson « Bomba, bomba mabe » est, en fait, la réponse qu’une concubine adresse à sa rivale, la femme légitime, à la suite d’une invective lui lancée par celle-ci à travers la chanson intitulée Bisalela qui peut aussi se traduire par « futilités » ou « du n’importe quoi ». Cette dernière est une œuvre de Simaro LUTUMBA alias le Poète, musicien du T.P. OK JAZZ.


La genèse de cette histoire tourne autour d’une femme métisse issue de la haute société congolaise des années 1975 qui venait fraîchement de perdre son mari. Pendant qu’elle se trouvait encore au carrefour des multiples compassions lui vouées par tous ceux qui l’entouraient à la suite de cette perte inopinée, les rumeurs persistantes confirmaient qu’elle avait commencé à fréquenter un homme marié évoluant dans une même sphère que son défunt mari.

Comme à Kinshasa rien ne reste caché indéfiniment, l’épouse de cet homme, métisse elle aussi, finit par l’apprendre. Après enquête, elle décida de donner une leçon publique à cette femme qui n’a pas su observer dignement le délai de viduité en se jetant dans les bras de son mari pour déséquilibrer son foyer. Le Poète LUTUMBA s’en était chargé et le résultat fut à la hauteur de l’artiste : Bisalela, une chanson qui a galvanisé les foules.

En plus, le public ne s’était pas seulement contenté d’apprécier la haute facture de la qualité artistique de cette chanson, il s’était allègrement laissé aller dans les rumeurs et commérages qui accompagnaient ce tube. Ce qui était un secret qui se racontait dans les salons luxueux de certaines villas est devenu une histoire publique qui animait les conversations aux quatre coins de la ville de Kinshasa, même dans des marchés.
Cette chanson avait un message simple avec des mots qui, à la rigueur, étaient courtois et se résumaient en ceci :

« Je suis étonnée, si on venait à apprendre que tu commences à te battre pour un homme marié. Je me demande si tu t’es déjà débarrassée de la tristesse du deuil que tu portes. A qui alors l’as-tu confiée ? Tu exposes aux injures les femmes à la peau métissée comme toi. Gare à toi, je ne supporte pas que les moustiques se jouent de ma peau. Prouve aux yeux de tous que tu es sous le coup de la tristesse pour ce deuil qui vient de te frapper.
Quelles futilités ! Ça, c’est une malédiction ! Quelles futilités ! Tu n’as donc pas pu faire le deuil de ton mari même pendant deux mois… »
Ce pamphlet fut très amer pour la veuve et lui était resté au travers de la gorge. Elle a pensé à répliquer quand même malgré sa position dans cette épreuve de force. Qui, à ses yeux, était mieux placé pour laver cet affront ? Elle a pensé à LUAMBO MAKIADI alias Franco de Mi Amor. Et « Bomba, bomba mabe » vit le jour.

La riposte de LUAMBO MAKIADI

Consciente de sa position vis-à-vis de sa société, une société africaine très respectueuse de la mémoire des morts, la veuve prise au piège n’a cherché ni à s’expliquer, ni à se défendre. Elle a pris le courage d’assumer ouvertement son forfait et de défier tout le monde en s’adressant à sa rivale, par la bouche de Franco, en ces termes :
« Aujourd’hui j’en ai ras-le-bol, je suis fatiguée. Coupe-moi en morceaux et assumes-en les conséquences. Je sais que tu es l’épouse légitime. Je n’interdis pas ton mari de continuer à vivre avec toi. Plus la peine de cacher, je fricote avec ton époux, je me suis toujours cachée, nous ne l’avons jamais avoué, mais aujourd’hui, j’accepte la mort, j’accepte d’être coupée en morceaux.

Tu donnes mon nom aux gens que tu interroges pour savoir s’ils me connaissent. Tu leur demandes si je suis belle. Eh bien, ma mère m’a conçue belle, mon père est tombé sous le coup de ma beauté dès mon enfance. Tu envoies tes frères me faire la cour pour qu’après tu racontes au mari que moi, je suis légère. Je suis la cigarette Albert, je ne suis pas la cigarette Avalon.

Tu as commencé à dégonfler les pneus de la voiture du mari quand tu la vois parquée chez nous. Qu’est-ce que cela voudrait dire ? C’est une jalousie bestiale. C’est toi au moins qui connais les comptes du mari dans les banques. Toi et moi, qu’avons-nous à nous disputer, mon amie ? Qu’avons-nous à nous disputer ? C’est une jalousie bestiale.

Tu as commencé à humer mon parfum au retour du mari à la maison pour lui demander ensuite d’où lui sort ce parfum. Le parfum s’achète en ville, il s’achète en ville. Tu demandes mon nom au marché, mon amie. Tu demandes si je suis belle. Ma mère m’a conçue belle, mon père est tombé sous le coup de ma beauté dès mon enfance. »

L’artiste et son œuvre

Dans nos sociétés africaines, une telle scène de dispute entre femmes paraît anodine et banale dans la mesure où la polygamie et l’infidélité de l’homme sont facilement justifiées par la société elle-même. Ce qui sort du lot dans ce cas, c’est la position de la concubine qui est encore sous le lien de certaines obligations relatives à la période de veuvage. L’artiste n’a pas cherché à jouer le rôle du gardien des mœurs et coutumes. Il a pris plaisir à prêter sa voix à une femme exaspérée qui voulait vider son cœur. Que cela n’en déplaise à une certaine catégorie de femmes : les épouses légitimes. C’est là, l’une des multiples facettes de Franco qui adorait naviguer à contre-courant pour bien peindre l’hypocrisie de ses contemporains. Dans cette société, nombreux sont ceux qui condamneraient en public les actes de la concubine, mais qui, en privé, seraient eux-mêmes incapables d’agir autrement.

C’est dans de tels contextes que les œuvres de LUAMBO apparaissent comme des peintures dans lesquelles chacun se retrouve tantôt juge des autres et parfois aussi de soi-même, tantôt victime et enfin tantôt coupable. Ce qu’on retiendrait de cette œuvre n’est pas le rôle joué par la concubine, mais plutôt la dérive morale que l’artiste a décrite avec maestria dans un langage de tous les jours avec des mots choisis pour produire les effets qu’une femme peut bien vouloir contre sa rivale. C’est un cliché du comportement moral de la société « zaïroise » de ce temps là.

L’artiste et son langage

Fidèle à sa tradition, dans cette chanson, les grands traits caractéristiques du langage de LUAMBO MAKIADI sont au rendez-vous. Son langage est direct, franc, populaire, vulgaire, satirique, provocateur, choquant, plein de quolibets…

LUAMBO n’est pas allé par le dos de la cuillère. Il n’est pas, non plus allé puiser dans la subtilité de langage pour faire passer son message. Il a utilisé un langage simple, direct et franc. La chanson a commencé par l’expression d’un ras-le-bol exprimé clairement et directement à la concernée pour enchaîner par un aveu sans vouloir se repentir de l’acte décrié. Le tout avec des mots simples qui ne prêtent pas à des interprétations superflues.

Quand Franco dit : « Tu envoies tes frères me faire la cour pour qu’après tu racontes au mari que moi, je suis légère. Je suis la cigarette Albert, je ne suis pas la cigarette Avalon », il rejoint ici, un parler populaire, voire vulgaire qui ne peut être compris de tous. En effet, par un jeu des mots, il veut dire : « je ne suis pas une femme légère. Je suis plutôt une dure ». En faisant allusion à la cigarette, Avalon était une cigarette légère et bien filtrée prisée par les fumeurs ; alors qu’Albert était une cigarette très forte sans filtre que consommaient souvent les vielles personnes à la place de feuilles de tabac. En proclamant qu’elle est la cigarette Albert, elle voulait dire qu’elle n’est pas du genre à se jeter dans les bras du premier venu. Donc, il ne servait à rien à sa rivale de lui tendre des pièges de ce genre.

Tous les couplets de cette chanson sont remplis de satires, de provocations et de mots choquants bien tirés de l’arsenal des mots amers pour vexer aussi profondément que possible la rivale prise pour cible.

En sommes, à travers cette chanson, LUAMBO n’a fait que peindre l’une des facettes de l’une des réalités qui gangrenaient sa société. Il n’a pas cherché à embellir la situation dans sa présentation, au contraire il l’a présentée telle qu’elle pouvait être vécue, avec des mots qui reflètent les battements des pouls d’une société en perte de vitesse sur le plan moral. Les mots qui forment le langage de LUAMBO sont justement des termes que ce dernier empruntait à sa société et qu’il s’évertuait à les lui rendre bien assaisonnés de belles mélodies. C’est pourquoi par ses œuvres, Franco apparaît comme un vrai peintre populaire, celui qui, pendant longtemps, avait le mieux traduit l’expression profonde de l’âme de sa société dans ses moments de force, comme dans ses moments de faiblesse.

Jean Claude Engbondu Lema
Correspondant Univers-rumba congolaise au Congo RDC
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