LUAMBO MAKIADI alias FRANCO

LUAMBO MAKIADI alias FRANCO, peintre populaire de sa société

franco LUAMBO MAKIADI

Un baobab s’est écroulé

C’était un certain 12 octobre de l’année 1989 que celui que le monde artistique a connu sous le pseudonyme de Grand Maître Franco avait quitté cette vie qu’il se plaisait pourtant bien à peindre, non avec un pinceau, mais avec toute la douceur, toute la force et parfois même avec toute la virulence des mots comme il savait si bien le faire. Alors qu’il était encore fort pour pouvoir croquer la vie à belles dents et continuer à caresser certains de ses rêves encore inassouvis, la maladie l’a assujetti, l’affaiblissant jusqu’à l’emporter en cette nuit du 12 octobre 1989 à l’hôpital Mont Godinne en Belgique.

En ce jour, le monde musical africain en général et congolais en particulier avait dû retenir son souffle : le baobab de la musique congolaise moderne venait de tirer sa révérence à 51 ans d’âge seulement. C’était une perte immense au regard de l’envergure artistique de cet homme. Ni les flots de  larmes, ni les lamentations n’avaient été capables de rendre le souffle à ce monument de la musique congolaise dont la voix venait de s’éteindre à jamais.

En dépit de la profonde douleur dans laquelle cette disparition avait plongé tout l’univers musical, l’œuvre artistique de Franco LUAMBO MAKIADI s’impose, jusqu’à ce jour, comme un immense tableau réaliste plein de vie sorti tout fraîchement des mains d’un grand peintre populaire. Dans ce tableau pittoresque, chacun se retrouve, jouant différents rôles dans différentes circonstances de la vie : juge, victime, témoin, ou coupable selon les cas.

A partir du 12 de ce mois d’octobre 2015, date anniversaire de la mort de LUAMBO, l’œuvre multiforme de cet artiste sera commémoré à travers le thème : FRANCO, PEINTRE POPULAIRE DE SA SOCIETE. Cette commémoration se fera à travers toute une série d’activités allant de la publication d’articles, de témoignages, des vidéos, des photos en rapport avec ce grand musicien. Univers rumba congolaise proposera des articles dans lesquels seront traités des thèmes en rapport avec des faits de société exploités par l’artiste dans des chansons qui seront retenues à cet effet.

 

L’artiste et son œuvre

Est-il possible de dissocier l’homme de l’artiste ? Difficile de le faire car l’œuvre de Franco est la résultante de toutes les vicissitudes de la vie que le jeune garçon a dû affronter dans sa jeunesse. Victime de la séparation des parents très tôt et orphelin de père dès l’âge de 10 ans, il s’est pratiquement formé dans la rue. Il a certes été au contact avec des maîtres comme EBENGO Dewayon et Albert LWAMPASI qui lui ont permis de donner une certaine orientation à sa vocation, mais au fond, Franco demeure plus un autodidacte à l’immense talent. Un homme qui s’est frayé seul son chemin dans les méandres de la vie à force de caractère. Ce caractère forgé dans la rue où tous les coups étaient permis : On en prend et on en donne. Franco a toujours été pour toute la jeunesse congolaise le modèle de la pleine réussite en dehors des parcours scolaires et universitaires.

Le fait d’avoir abandonné l’école très tôt, en 3ème primaire, a été un handicap qui, au fil du temps, s’est commué en atout majeur pour lui. Loin de toute galanterie et de toute finesse de langage, la crudité de ses mots frisait parfois la vulgarité, l’arrogance et même l’injure. Pourtant, ceux qui s’y sentaient épinglés s’y retrouvaient parfaitement comme s’ils se regardaient eux-mêmes dans une glace. Et cela gênait énormément ; d’où les multiples démêlées avec diverses personnalités publiques et même avec la justice.

L’œuvre de Franco tourne autour des faits réels qui émaillaient la société « zaïroise » et qui continuent toujours à être d’actualité. C’est ainsi que répondant à la question de savoir s’il pouvait recevoir de l’argent de quelqu’un pour l’immortaliser dans une chanson, sa réponse avait été sans ambages : « si quelqu’un a de l’argent qui le chatouille et vient me le proposer, où est mon problème ? Je le prendrai et je ne ferai que mon travail. » C’est pourquoi, il n’était pas étonnant que deux femmes rivales se lancent des pamphlets et des quolibets par Franco interposé. L’exemple le plus éloquent s’illustre à travers les chansons « Bisalela » et « Bomba bomba, mabe »

Acteur et témoin des premières années de l’indépendance de son pays, Franco a assisté à l’émergence d’une nouvelle classe politique qui s’est constituée en oligarchie dans la gestion de la république démocratique du Congo ex Zaïre. Il a été témoin de la gabegie financière de la classe politique et des dérives morales d’une société en pleine décadence. Bien que flirtant très intimement avec le pouvoir dont il était d’ailleurs l’un des maillons forts, Franco ne s’empêchait pas de fustiger sans ménagement, à travers des chansons parfois très acerbes, certains comportements de ses membres. Pour cela, nous pouvons notamment citer les chansons comme « Tailleur », « Lettre au D.G. », « Appartement »…

Toute cette virulence des mots était toujours accompagnée de très belles mélodies qui ne laissaient pas indifférents, mêmes ceux qui se sentaient épinglés. Sa musique avait comme une certaine magie qui avait le pouvoir d’emballer toutes les générations. C’est ainsi qu’il disait : « Le Tout Puissant OK JAZZ est la musique de toutes les générations. On entre dans ses productions OK, et on en sort KO ». Evidemment, KO de l’ivresse de tout le plaisir que cet orchestre était bien capable de procurer à ses mélomanes.

Le centre d’intérêt de l’œuvre de Franco est d’abord la femme qu’il arrosait de satires à en croire même qu’il lui en voulait énormément. Les intellectuels et les jeunes n’étaient pas épargnés. Ses thèmes de prédilection étaient : l’infidélité, la jalousie, la dépravation des mœurs, la politique, la gabegie financière, l’hypocrisie, la délinquance… Rares sont ceux qui pouvaient se sentir amadoués à travers les œuvres de Franco.

 

L’artiste et son langage

On a souvent reproché au Grand Maître Franco LUAMBO MAKIADI une certaine légèreté dans son langage. En effet, il avait un langage simple et populaire auquel les plus communs des mortels s’identifiaient plus aisément. Mais ce langage, loin d’être simpliste et approximatif, était formé des mots triés à dessein, et même à la limite du vulgaire, dans le but de mieux atteindre les cibles visées. Le langage de Franco, tout comme la manière d’exploiter ses thèmes sont fortement influencés par une certaine rébellion contre sa société. Celle-ci n’a pas été tendre et complaisante à son égard depuis son enfance ; d’où son regard très critique pour cette société.

Ce langage avait le mérite de mettre à nu l’hypocrisie des hommes ; c’est-à-dire d’exprimer sur la place publique, avec des mots clairs, ce que beaucoup disaient tout bas à demi-mot. C’est pourquoi la masse populaire se reconnaissait parfaitement en lui à travers diverses mutations de la société et ne s’offusquait pas outre mesure de certaines de ses dérives verbales. Il était comme son porte voix. A chaque période de l’histoire de la RDC., les chansons de Franco représentent des clichés traduisant l’état psychologique et moral de ses contemporains. Ce n’est pas par pur hasard qu’il avait créé une maison de disque qu’il avait dénommée les éditions populaires. Il se savait au service de tous ceux qui se reconnaissaient en lui. Il était donc l’homme du peuple.

Ainsi, à partir du milieu de la décennie 1970, le langage de Franco était l’expression même d’une société qui sombrait dans la décadence morale où les antivaleurs commençaient à prendre le dessus sur les vraies valeurs morales prônées par la politique du recours à l’authenticité instituée par le défunt Maréchal MOBUTU : les hommes âgés s’offraient impunément, à coup d’argent, les services des petites filles. Pendant que les femmes mâtures, de leur côté, se créaient leur petit monde de rêve en dehors de leur foyer avec des jeunes gens pour faire exploser leurs fantasmes ; d’où le vocable « Petit poussin » qui porte d’ailleurs le titre d’une chanson de Franco. Ce même phénomène est, un peu plus tard, à la base du titre à succès « Mario », sorte de gigolo qui prend plaisir à se faire entretenir par des dames plus âgées.

Le sommet de cette déchéance morale fut l’arrestation de l’artiste à la suite des exécutions publiques d’une série de chansons jugées trop osées et pernicieuses. Cette-fois là, Franco était allé trop loin dans ses propos. Cette dure étape pour l’artiste n’avait pas réussi à le faire taire, au contraire sa verve oratoire était montée d’un cran et la classe politique en a été la victime. Après son incarcération, Franco avait utilisé au maximum son art pour régler ses différends avec tous ses protagonistes réels ou supposés. Ce fut une période très prolifique sur le plan discographique.

Enfin, le langage de Franco était caractérisé par des discours simples, directs et francs dans un parler populaire et même parfois vulgaire. Selon le cas, il savait être tantôt mobilisateur et convainquant, tantôt satirique, provocateur et choquant. La satire et les quolibets avaient une place de choix dans ses chansons au grand malheur de ceux qui en étaient des cibles.

Son langage avait une forte capacité mobilisatrice. C’est pourquoi l’artiste avait beaucoup été utilisé par le pouvoir. Il savait faire passer les messages dans la population plus facilement que bien des ses compères. Pour l’autorité en place, avoir un tel homme en dehors de la sphère du pouvoir était un risque qu’il ne fallait pas courir.

L’œuvre de Grand Maître Franco est immense et ne peut être traité en quelques lignes. Tout au long de cette commémoration, la mémoire de ce grand artiste sera célébrée au travers d’un tout petit échantillon prélevé dans l’immense trésor qu’il nous a légué : sa discographie. Les témoignages et les images viendront compléter le tableau.

Pour illustrer sa qualité de peintre populaire, la prochaine publication traitera d’un thème sensible : la scène de jalousie, en mettant en face deux rivales s’affrontant avec des mots prêtés à l’une d’elle par Franco.

Jean Claude Engbondu Lema
Correspondant Univers-rumba congolaise au Congo RDC
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