Franco, le sensibilisateur et mobilisateur des masses

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François LUAMBO MAKIADI LOKANGA LA NDJO PENE alias Grand Maître Franco était un artiste au talent multiforme dont l’écriture avait le mérite de pouvoir, selon la volonté de son auteur, conscientiser, réveiller ou bousculer les consciences, convaincre les indécis, provoquer ou même choquer ceux qui ne partageaient pas avec lui les mêmes convictions. A ce propos, Franco était un homme de convictions, et il savait très bien les assumer.

Il avait comme une sorte de magnétisme qui lui permettait d’assujettir presque l’attention de tous ceux qui l’écoutaient. Difficile alors, pour tout celui qui comprend le message contenu dans ses chansons, d’en rester insensible. C’est ce qui fait la force de cet artiste. Ses chansons sont un savant mélange de rythme, d’harmonie et de message fort. On peut ne pas épouser le message, mais comment rester indifférent à l’aspect artistique de l’œuvre qui véhicule ce message ?

Parmi les traits saillants du langage de cet artiste, il y a la sensibilisation et la mobilisation des masses. Franco, selon ses convictions était un grand sensibilisateur et mobilisateur des masses. En tant que mobilisateur et sensibilisateur, il savait trouver des mots justes à déposer au cœur de la sensibilité de ceux qui l’écoutaient pour les amener à adhérer à son message. Dans cette lignée, nous avons la chanson AZDA. Cette chanson faisait la publicité d’un concessionnaire d’automobiles de marque VW, mais au-delà de cet aspect elle a crevé les plafonds dans les hit-parades. Attention na SIDA, produite quelques temps avant sa mort en est aussi l’une des illustrations.

Sous cet angle, Franco a plus excellé dans les chansons patriotiques en l’honneur du Maréchal MOBUTU tout au long de son règne. Comme à ses habitudes, il a été très prolifique à ce sujet. La chanson illustrative retenue à cet effet est « Candidat na biso Mobutu ». Elle ne l’est pas pour ses convictions, mais pour corroborer les caractéristiques évoquées ci-haut. Dans ce cadre, les convictions idéologiques ou politiques de l’artiste importent peu. L’intérêt réside dans la peinture que ce dernier dresse de sa société devant les événements socio-politiques de son temps.

A cet effet, pour éviter d’écorcher certaines sensibilités, il voudrait mieux, pour nos lecteurs, que soit dépersonnalisé le contenu du message de cette chanson ; sinon, l’on ne saura jamais aborder l’aspect satirique et provocateur des œuvres de Franco car chacune de ses œuvres faisaient ses victimes.

En plus, parler de l’homme et de son œuvre sans faire allusion à son engagement politique ne correspond pas au parcours de cet artiste. C’est comme si l’on parlait d’une autre personne à sa place et non de cet illustre artiste, « miroir de sa société ».

Environnement autour de cette chanson


En 1984, alors que le MPR, parti du défunt maréchal MOBUTU régnait en parti-Etat, il était prévu des élections présidentielles avec un candidat unique : celui qui devrait être désigné par le Comité Central du parti.

En cette période, ne pouvait être président de la république que le président du parti-Etat. La période était très difficile pour celui-ci car l’opposition, bien que matraquée, réclamait avec force le multipartisme. Bien plus, même au sein du parti, les langues commençaient à se délier et cela préfigurait de la tempête qui se préparait. Le président MOBUTU ne faisait plus l’unanimité et son pouvoir qui commençait à tanguer était presqu’à la dérive.

Et c’est dans cet environnement que dans le cadre de la mobilisation, propagande et animation politique, il a été demandé à Franco de conscientiser les masses en vue de les préparer au plébiscite du Maréchal MOBUTU. La tâche était très difficile car, seule l’évocation du nom de MOBUTU suffisait pour qu’une bonne frange de la population se sente découragée. C’est dans ces conditions que fut produit et distribué gratuitement le single : Candidat na biso MOBUTU.

Candidat na biso MOBUTU : chanson de propagande, de sensibilisation et d’animation politique

Zaïroise et zaïrois, sortez dans les rues, éparpillez-vous à travers les communes. Tonnez comme la foudre pour la candidature du maréchal MOBUTU SESE SEKO. Soyons sincères et francs. A bas l’hypocrisie ! A bas l’ingratitude ! Qui peut aider ce pays ? Si ce n’est pas MOBUTU, qui d’autre ? Il n’y a que MOBUTU SESE SEKO.
Refrain :
Pour nous, notre candidat c’est MOBUTU SESE. MOBUTU ! Tu es un envoyé de Dieu. Comité central, gare aux sorciers ! La lutte contre les sorciers n’est pas encore terminée. Quand vous retiendrez le candidat MOBUTU, regardez-vous mutuellement dans les yeux. MOBUTU ! Les sorciers ne sont pas tous exterminés.
Chœur : Franco
De janvier à mars, conscientisation et sensibilisation des peuples. De mars à mai, responsabilisation des militantes et militants. De mai à novembre, la propagande électorale pour élire le président du MPR. Que chacun fasse un examen de conscience en pensant d’où nous venons.
Criez ! Criez le nom de MOBUTU ! Ça ne vous coutera rien, rien. Hurlez ! hurlez le nom de MOBUTU, il est notre candidat. Au marché, dans les champs, au travail où vous vous trouvez, notre candidat c’est MOBUTU. Ecoliers ! Dites à vos parents, notre candidat c’est MOBUTU.
Criez ! Criez le nom de MOBUTU ! Ça ne changera rien en vous. Comité central, Bureau politique et tous les Commissaires du peuple (Députés), notre candidat c’est MOBUTU. Conseil Exécutif, magistrature et l’armée nationale, notre candidat c’est MOBUTU. Les gouverneurs et tous les commissaires des zones (Bourgmestres), notre candidat c’est MOBUTU.
Hurlez ! hurlez le nom de MOBUTU ! Ça ne vous coutera rien. MOBUTU a restauré l’unité nationale. Promenez-vous à travers toute la république du Zaïre, parlez toutes les langues que vous voulez, personne ne viendra vous inquiéter. Est-ce qu’avant c’était comme ça ? Voilà les acquis de l’unité nationale.
Criez ! Criez le nom de MOBUTU ! Il a restauré la paix au Zaïre. MOBUTU flambeau de la paix ! Promenez-vous à travers toutes les régions pour voir, les cœurs des populations sont remplis de joie et de paix. Les Zaïrois détestent les troubles et les tueries. La paix s’est installée dans le pays, les guerres et les troubles ont disparu.
Criez ! Criez le nom de MOBUTU ! Ça ne vous coutera rien. Hurlez ! hurlez dans la rue le nom de MOBUTU, il est notre candidat. Maintenant que je chante, les sorciers se sont cachés sous les draps en disant : « LUAMBO est mobutiste ». Je veux demander : « et vous, qui êtes-vous ?»
Vous qui êtes dans des bus et des voitures ! Notre candidat c’est MOBUTU. Vous êtes en train de voyager par train, par avion et par bateau, notre candidat c’est MOBUTU. Tous les patients dans des hôpitaux, notre candidat c’est MOBUTU. Même si vous êtes en prison pour avoir commis des actes répréhensibles, quand vous sortirez, notre candidat c’est MOBUTU.
Dans toutes les entreprises à travers le Zaïre : GECAMINES, KILO-MOTO, MIBA, ONATRA, ONPTZ, AIR ZAIRE, SOZACOM, SNEL, REGIDESO, BRALIMA, UNIBRA, SBK, MIDEMA, AGETRAF, OZACAF, LA VOIX DU ZAIRE, AZAP, ELIMA, SALONGO, notre candidat c’est MOBUTU. AFRIZA, OK JAZZ et ZAIKO, notre candidat c’est MOBUTU.
Peuple zaïrois, que personne ne te trompe. Personne ne peut aimer le Zaïre comme toi-même. Si tu vois un étranger aimer ton pays, demande-lui d’où il vient. Il est certainement venu chercher l’intérêt du sous-sol : cobalt, cuivre au Shaba (Katanga), le diamant du MIBA à Mbuji-Mayi, Bientôt le pétrole au Bas-Zaïre (Bas-congo).
Écoutez les mots que candidat MOBUTU avait adressé au Comité central au Palais du peuple : depuis qu’il est à la tête du pays, nous n’avons rien à lui reprocher, il ne nous a pas, une seule fois, déçus, il n’est pas encore fatigué, il jouit encore de toute la vigueur de son corps. Pourquoi chercher un autre candidat ?
Criez ! Criez le nom de MOBUTU ! C’est ce qui est en vogue en ce moment. SOTO, AZEVEDO ! Dites à tous les gangs des quartiers, notre candidat c’est MOBUTU. Journalistes ! Ecrivez jusqu’à casser vos plumes même si l’on vous insulte pour cela, notre candidat c’est MOBUTU. Les commerçants, les sportifs, tous les acteurs d’art dramaturge, notre candidat c’est MOBUTU.
Prions instamment Dieu pour notre candidat MOBUTU. Les catholiques, les kimbanguistes et les musulmans, notre candidat c’est MOBUTU. Les protestants, l’Armée du Salut, Bima, Mpeve ya N’longo, notre candidat c’est MOBUTU. Prions Dieu qu’il lui ajoute des jours afin qu’il reste pour aider le Zaïre.

L’artiste et son œuvre

Le tableau peint à travers cette œuvre fait ressortir, en plus de certaines caractéristiques déjà évoquées, l’aspect mobilisateur et propagandiste de LUAMBO MAKIADI alias Franco. En homme de convictions, contre vents et marées, il a accepté d’affronter le public avec cette chanson au message fort, quitte à y perdre toute sa crédibilité. Le pari fut complètement réussi car il a joué sur deux tableaux : le premier, un message sans ambages et le second, une musique envoûtante. La musique ayant pris le dessus, cette chanson très dansante d’ailleurs a été énormément appréciée par le public au point d’être réclamée dans des dancings et boîtes de nuit. De ce fait, le message est passé partout au grand dam de l’opposition politique muselée.

Le message de cette chanson est une peinture sur le mode de gestion autocratique du pouvoir de l’époque. Il ne donnait pas d’alternative aux autres de réfléchir et de s’exprimer librement sur le devenir du pays et sur les voies à emprunter pour le sortir du marasme économico-politico-social qu’il traversait. C’est ainsi qu’il a imposé, à grands moyens, le choix du candidat qui à ses propres yeux était une « providence divine » contrairement à l’opinion de tous. Du paysan au chef d’entreprise en passant par les écoliers, les prisonniers, les voyageurs…tous étaient appelés à parler le même langage dans la convergence d’esprit vers le choix proposé. Ceux qui voulaient faire entendre un autre son de cloche étaient appelés à se cacher pour éviter des représailles. Ceux-là, c’est l’opposition politique.

Cette chanson exprime exactement l’état d’esprit qui prévalait à cette période. A travers elle, Franco n’avait fait que la livraison d’une commande lui passée par l’autorité et il l’a assumée. Il a peint, à contrario, le drame de toute une population assujettie à un pouvoir non respectueux de certains droits fondamentaux des citoyens. Ceux qui aspiraient à plus de liberté étaient mis en marge de la société et le sort leur réservé n’avait pas de commune mesure avec les fautes leur reprochées. La population privée de tout, ne devait même pas consulter sa propre conscience pour orienter ses décisions sur certains choix à opérer.

Le choix proposé ressemblait plus à une injonction qu’à une suggestion. En effet, personne ne pouvait se permettre de se soustraire du champ d’application des décisions prises par les instances supérieures du parti, qu’on le veule ou non. Ainsi, l’élection du candidat proposé par le parti n’était, en fait, qu’une formalité ; le résultat était connu d’avance. Il fallait donc faire beaucoup de bruits autour du nom du candidat pour que le résultat qui sortirait des « urnes » fût justifié.

Le tableau du pouvoir en place, tel que présenté, est un embelli qui cache toute une forêt de désagréments que subissaient tout un peuple. C’est exactement comme un tombeau blanchi. Toutefois, dans ce tableau, certaines évidences plaident en faveur de ce pouvoir. L’aspect unité nationale, paix retrouvée, fraternité entre tribus, ethnies et régions… sont des réalités qui se justifiaient pleinement en ce temps-là.

L’artiste et son langage

Franco est allé puiser dans la richesse de son langage pour peindre ce tableau. Fidèle à ses habitudes, il a utilisé son verve oratoire pour bousculer les consciences. Franco ne faisait pas de l’art pour l’art. Il était un artiste très engagé socialement et politiquement.

Le langage qui transparaît clairement dans cette œuvre est celui de l’engagement. Il avait utilisé un langage très engagé, mobilisateur, propagandiste, sensibilisateur avec une certaine dose de démagogie qu’il a ajouté aux ingrédients habituels : provocation, ironie…
Le couplet de la chanson est un acte propagandiste de mobilisation populaire avec une petite pointe de démagogie. Dès lors que l’occasion de s’exprimer n’est laissée qu’à un seul candidat, comment affirmer qu’en dehors de lui personne ne pouvait être capable de diriger le pays ? Quand devant la détérioration toujours grandissante du tissu économique, devant diverses exactions en vue d’étouffer certaines voix et devant le ras-le-bol populaire, ce candidat dit que la population n’a rien à lui reprocher car il ne l’a pas encore déçu, c’est tout simplement une propagande démagogique dans le but de flouer les esprits non avertis.

Le langage sensibilisateur se remarque autour de l’évocation du calendrier électoral. Il est plus propagandiste de bout en bout de la chanson avec des piques lancées ça et là aux opposants politiques et aux étrangers qui voulaient réveiller les consciences endormies.


Il devient provocateur quand les opposants sont assimilés aux sorciers et qu’il leur demande s’il est mobutiste, qui ils sont, eux ? Sachant que, de gré ou de force, tout zaïrois était mobutiste, jusqu’au fœtus. Franco provoque quand il dit : « Criez ! Criez ! Hurlez ! hurlez le nom de MOBUTU ! Ça ne changera rien en vous, ça ne vous coutera rien ». La provocation mélangée à l’ironie va jusqu’à pousser les écoliers, qui ne peuvent pas voter, à présenter à leurs parents le candidat pour lequel ils doivent réserver leurs votes. C’est ironique de peindre allégrement ces « sorciers », privés de toute liberté d’expression, comme devant se cacher sous les draps pour dire que LUAMBO est mobutiste.

Le langage de Franco est avant tout un langage populaire. Cette caractéristique se retrouve dans toutes ses chansons, avec de temps à autre, un petit glissement vers le vulgaire qui traduit un peu le style de vie qu’il a connu à sa jeunesse. Quand il dit : « SOTO, AZEVEDO ! Dites à tous les gangs des quartiers, notre candidat c’est MOBUTU », il se replonge dans cette jeunesse et s’adresse effectivement à des gens qu’il connaissait comme faisant partie des gangs dans leur jeunesse et qui s’étaient reconvertis.

Somme toute, avec le recul de temps, cette chanson est riche en enseignements, tant dans son fond que dans sa forme. Son langage pittoresque reflète le souci de l’auteur à vouloir toujours traduire exactement les images qui correspondent le mieux à son inspiration profonde, conformément à ses convictions. L’agressivité verbale de l’œuvre, au-delà de l’auteur, traduit le trop d’assurance, voire l’arrogance qu’affichait le pouvoir en place pour qui l’œuvre était dédiée.

Cette chanson est un tableau réaliste qui traduit exactement l’état d’esprit de ces dirigeants qui ne voulaient pas, un seul instant, s’imaginer que le pouvoir pouvait s’exercer en dehors d’eux. L’histoire a fini par les confondre. La leçon a-t-elle été retenue ? Nul ne saura le dire, encore moins la voix grave de LUAMBO MAKIADI.

Jean Claude Engbondu Lema
Correspondant Univers-rumba congolaise au Congo RDC
© Copyright Univers Rumba Congolaise

 

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